Abdelhaï Laraki, réalisateur du film "Les ailes de l'amour" "Le cinéma est par essence dérangeant ou n’est pas!"

Sorti en salle le 27 avril dernier, le film "Les ailes de l'amour" d'Abdelhaï Laraki était présenté une semaine plus tôt à la presse. L'occasion de découvrir un film qui prend racine au cœur de la médina de Casablanca, dans un Maroc évoluant entre conservatisme et modernisme. Un film bien moins frivole que son titre ne le paraît, un film charnel et assez déroutant. En somme, un film qui ne peut laisser insensible, que l'on aime ou pas. Précisions avec son réalisateur...

Les ailes de l’amour raconte l’histoire de Thami qui par le choix d’un métier et celui d’une femme (mariée) brave la colère de son pieux père. Pourquoi et avec quelle(s) finalité(s) avoir choisi cette trame?
C'est bien la trame de l'histoire et elle ne se limite pas qu’à cela. La difficulté pour moi consistait à transformer en matière cinématographique une histoire si rebattue qu’elle en paraît désuète. C’est pourquoi j’ai cherché à éviter tout marivaudage et filmer un éloge à l’amour, une libération par l’amour. L’amour comme preuve de courage contre toutes les tyrannies. L’amour qui épanouit les deux amants et les rend plus forts, s'affranchissant progressivement de la pression culturelle, du joug social et familial.
Pouvez-vous nous conter la genèse de ce film?
Les ailes de l’amour est librement adapté du roman Morceaux de choix, Les Amours d’un apprenti boucher de Mohamed Nedali. Mon aventure avec le roman remonte à fin 2005. Je venais de terminer le tournage de Rih Al Bahr, Parfum de mer, mon second long métrage, quand le roman m’est tombé entre les mains. Il est écrit dans une langue drôle, jouissive, où se conjuguent allègrement frustration, autorité du père, sexualité dérobée et amours passionnelles. Il ne m’a plus quitté depuis, au point de devenir une véritable obsession. Je procédais alors à ma propre interprétation cinématographique du roman. Après un premier essai de scénario, je décidais de m’adjoindre une scénariste femme, Violaine Bellet, de sensibilité européenne ayant suffisamment côtoyé le monde arabe pour le comprendre et assez de recul pour m’offrir librement un point de vue féminin affirmé et sans tabous.
Pensez-vous que le Maroc d’aujourd’hui est, justement, à l’image de celui présenté dans le film? Un Maroc où se confrontent sans cesse tradition et modernité…
Je dirais même plus! Zineb et Thami sont un modèle amoureux optimiste dans cette société conservatrice et réfractaire / moderne et démocratique. Tout comme les jeunes du mouvement du 20 février qui crient haut et fort leur désespoir et leur espoir.
Pourquoi avoir utilisé la caricature, poussée parfois jusqu’au grotesque, dans les personnages dessinés dans le film: le mokkadem menaçant, la voluptueuse Habiba, la dangereuse Rehma ou encore les sévères adouls? Etait-ce pour caricaturer et ironiser sur une certaine réalité?
Tous les personnages de mon film sont humains et foncièrement enracinés dans la société marocaine. Pour être né et avoir grandi dans la médina, je peux vous garantir que tous mes personnages existent réellement et portent en eux et sur eux leur classe sociale et le rôle auquel les assigne la société. C’est à travers l’histoire imparfaite de simples individus que je cherche à soulever des problématiques universelles et porter une réflexion sur l’humain et le monde en général.
Le film accorde une importance majeure à l’image, à la sémiotique de chacune d’entre elles, ainsi qu’aux métaphores: par exemple la scène du hammam et du ghassoul qui renvoie à l’état vierge, du premier homme et de la première femme. Pourquoi cette approche de l’image filmique?
L’amour dans le film et plus particulièrement dans la scène du hammam rend Thami et Zineb à leur virginité première et leur permet de résister à tout ce qui dans la société les assigne à un rôle. Les deux amants se livrent à un acte de fusion primitif, un acte d’amour et de renaissance avec la terre-mère: le ghassoul. Cette scène renvoie à la recherche originelle et primitive du couple, elle symbolise très bien ma conception du cinéma. Filmer est pour moi une manière de comprendre et de transmettre réflexion et divertissement à la fois.
Pourquoi avoir donné autant de place dans le film à la nourriture sur le plan large? Et plus particulièrement pendant les scènes d’amour?
La nourriture accompagne la métamorphose des amants. Miroir du paysage mental des personnages, elle reste associée au monde féminin et évoque la compassion et l’abondance: la viande que préparait Thami petit garçon avec sa mère, le tagine préparé par l’épouse Keltoum ou partagé dans son échoppe avec la touriste de passage, les fruits du panier de Zineb jonchant le sol après l’amour, sont autant d’ingrédients du rituel initiatique de Thami vers l’apprentissage de l’amour et de la liberté.
Enfin, pensez-vous, notamment concernant ces scènes, que votre film peut être dérangeant?
Le cinéma est par essence dérangeant ou n’est pas! Notamment dans nos pays où le réalisateur doit avoir une réelle vision du monde et où son cinéma doit être traversé par la volonté de décrire et scruter en profondeur sa société en mettant à nu ses rouages. Cela s'inscrit dans une double dynamique d’introspection et de transformation. De plus, filmer une émotion amoureuse est toujours un acte périlleux, surtout dans nos sociétés conservatrices où les pratiques sexuelles sont souvent considérées –hypocritement du moins- comme sales et répugnantes. Dans mon film j’ai opté pour le parti pris esthétique de rester dans l'émotion amoureuse du couple, avec suffisamment d’audace pour montrer -pour la première fois dans un film marocain- le plaisir amoureux avec toutefois suffisamment de pudeur. Lors des projections, la grande majorité des spectateurs garde le silence, même s'il est vrai aussi que 3 à 4 personnes quittent la salle lors de ces scènes intimistes.
Les ailes de l'amour est en salle depuis le 27 avril à Casablanca, Rabat, Tanger, Marrakech, Tétouan.
Propos recueillis par Muriel Tancrez

Abdelhaï Laraki, réalisateur du film, aux côtés de Omar Lotfi qui interprète Thami, durant le tournage du long métrage./DR
Abdou El Mesnaoui interprète le père de Thami (Omar Lotfi), un sévère adel./DR